Ça fait maintenant presque deux ans que j’utilise l’intelligence artificielle tous les jours, et je crois que je suis doucement tombé dans un truc que j’appellerais le syndrome de l’oreillette.

Avant, je n’étais pas spécialement oreillette.

Je trouvais même un peu étrange ces gens qui marchent dans la rue en parlant tout seuls. Et puis, petit à petit, sans grande décision, je m’y suis mis.

Aujourd’hui, il m’arrive de parler à une IA au studio, dans la rue, en voiture, en marchant. Je pose une question, je teste une idée, je creuse un sujet qui m’intéresse. Et forcément, autour de moi, ça crée parfois un léger flou.

“À qui tu parles ?”

La question est drôle, parce qu’elle est devenue très concrète. On ne sait plus toujours si je parle à quelqu’un au téléphone, si je dicte une note, si je suis en train de réfléchir à voix haute ou si je discute vraiment avec une IA. Il m’est même arrivé, je l’avoue, de faire semblant de raccrocher pour brouiller les pistes. “Bon allez, à plus.” Comme si j’avais quelqu’un au bout du fil.

Mais derrière cette petite scène un peu ridicule, je crois qu’il y a quelque chose de plus profond.

L’IA a changé l’adresse de certaines conversations. Avant, quand un sujet m’obsédait, j’avais tendance à solliciter les gens autour de moi. Je posais des questions, je partageais mes intuitions, parfois avec un enthousiasme qui n’était pas toujours totalement partagé, soyons honnêtes.

Aujourd’hui, une partie de cette curiosité trouve un autre espace. Je peux creuser un sujet, tourner autour d’une idée, apprendre, relancer, contredire, sans forcément embarquer quelqu’un dans ma lubie du moment.

Je ne sais pas encore si c’est entièrement bien ou entièrement dommage. Peut-être les deux.

D’un côté, ça défrustre beaucoup. On peut aller plus loin, plus vite, plus librement. De l’autre, certaines passions se partagent peut-être moins spontanément. On arrive parfois vers les humains avec plus de recul, mais aussi avec un chemin déjà fait ailleurs.

Je crois qu’on parle beaucoup de l’IA comme d’un outil de productivité. C’est vrai. Mais elle change aussi quelque chose de plus intime : la manière dont on pense à voix haute, dont on cherche du répondant, dont on répartit nos conversations entre les machines et les humains.

Le syndrome de l’oreillette, finalement, ce n’est peut-être pas seulement parler plus souvent à l’IA. C’est ne plus toujours savoir très clairement à qui l’on parle.

Philippe Mihelic

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