Avant, je n’étais pas spécialement oreillette
Je crois que je suis doucement tombé dans un truc que j’appelle le syndrome de l’oreillette. Un syndrome totalement personnel, je précise.
Avant, je n’étais pas spécialement oreillette. Je trouvais même un peu étrange ces gens qui marchent dans la rue en parlant tout seuls. Et puis, petit à petit, sans grande décision, je m’y suis mis.
Aujourd’hui, il m’arrive de parler à une IA au studio, dans la rue, en marchant. Je pose une question, je teste une idée, je creuse un sujet qui m’intéresse. Et forcément, autour de moi, ça crée parfois un léger flou.
« À qui tu parles ? »
Téléphoner, dicter, penser à voix haute… ou parler à une IA
La question est drôle parce qu’elle est devenue très concrète. On ne sait plus toujours si je parle à quelqu’un au téléphone, si je dicte une note, si je réfléchis à voix haute ou si je discute vraiment avec une IA.
Il m’est même arrivé, je l’avoue, de faire semblant de raccrocher pour brouiller les pistes.
« Bon allez, à plus. »
Comme si j’avais quelqu’un au bout du fil.
Mais justement, je ne dicte pas vraiment : j’attends une réponse. Je ne téléphone pas : personne n’est au bout du fil. Et je ne me parle pas seulement à moi-même : une formulation me revient, je réagis, je précise, je contredis, je repars ailleurs.
Les recherches sur la pensée à voix haute sont d’ailleurs plus nuancées qu’on pourrait l’imaginer. Une méta-analyse de 94 études n’a pas trouvé d’amélioration moyenne de la performance lorsque l’on verbalise simplement ses pensées. En revanche, les formes de verbalisation qui obligent à expliquer ou justifier ce que l’on fait peuvent modifier le raisonnement et parfois améliorer la performance. Cela correspond assez bien à mon expérience : ce qui m’intéresse n’est pas tellement de parler pour parler. C’est le rebond.
C’est aussi ce que je décris lorsque je raconte comment, avec l’IA, mon cerveau travaille davantage en dérivation. Une réponse ouvre une piste. Une reformulation me fait tiquer. Une contradiction m’oblige à préciser ce que j’essayais réellement de dire.
L’IA a changé l’adresse de certaines conversations
C’est probablement ce qui me frappe le plus.
Avant, quand un sujet m’obsédait, j’avais tendance à solliciter les gens autour de moi. Je posais des questions, je partageais mes intuitions, parfois avec un enthousiasme qui n’était pas toujours totalement partagé, soyons honnêtes.
Aujourd’hui, une partie de cette curiosité trouve un autre espace.
Je peux tourner autour d’une idée, apprendre, relancer, revenir trois fois sur la même question, changer complètement d’avis et recommencer sans forcément embarquer quelqu’un dans ma lubie du moment.
Dans Project Casting, j’ai résumé cela par une phrase : la voix ne me sert pas à dicter, elle me sert à penser. Mais je réalise qu’il y a une conséquence un peu plus intime derrière cette manière de travailler. Certaines conversations qui seraient auparavant restées dans ma tête, ou qui auraient fini chez quelqu’un autour de moi, ont désormais une autre destination.
Ce qui change avec une IA conversationnelle, ce n’est pas seulement qu’elle répond. C’est qu’elle donne une destination à une pensée qui, auparavant, serait peut-être restée dans ma tête ou aurait fini chez quelqu’un autour de moi. Elle devient un espace de rebond disponible presque en permanence. C’est pratique, parfois libérateur, et peut-être aussi plus ambigu qu’un simple gain de productivité.
Le fait que l’on puisse commencer à traiter une IA comme un véritable interlocuteur n’est d’ailleurs pas vécu de la même manière par tout le monde. Une étude publiée en 2025 dans Scientific Reports montre que la tendance personnelle à anthropomorphiser la technologie joue fortement sur le sentiment de connexion ressenti après une conversation avec un chatbot. Autrement dit, la machine est la même, mais nous ne lui parlons pas tous de la même façon.
Ce que cela libère — et ce que cela déplace
Dans mon cas, ça défrustre beaucoup.
Je peux aller assez loin dans une curiosité sans avoir besoin de vérifier si quelqu’un d’autre a vraiment envie de consacrer quarante-cinq minutes au même sujet. Je peux arriver ensuite vers les humains avec un chemin déjà fait, des idées mieux formulées et parfois même quelques obsessions un peu calmées.
Mais c’est précisément là que l’ambivalence commence.
Parce que certaines passions se partagent peut-être aussi moins spontanément. Une conversation qui aurait commencé autour d’un café, au studio ou à la maison peut avoir eu lieu ailleurs avant. Pas à la place, nécessairement. Mais ailleurs.
Je ne crois pas qu’on puisse déjà tirer une grande conclusion de cela. Les recherches sur les effets sociaux des chatbots conversationnels restent jeunes et très nuancées. Une étude menée par OpenAI et le MIT Media Lab sur près de 1 000 personnes pendant quatre semaines a notamment observé des effets différents selon la durée d’usage, le type de conversation et les caractéristiques des utilisateurs. Les auteurs eux-mêmes insistent sur les limites de leurs travaux et sur l’impossibilité d’en tirer une règle simple.
Ça me va assez bien.
Je ne sais pas si le fait de distribuer autrement certaines de mes conversations est entièrement bien ou entièrement dommage. Peut-être les deux.
Je parle toujours aux gens. Je continue de leur imposer certaines de mes lubies, rassurez-vous. Mais je dispose désormais d’un autre espace pour penser à voix haute, chercher du répondant et creuser une idée.
Et finalement, c’est peut-être ça, mon syndrome de l’oreillette.
Pas seulement parler plus souvent à une IA.
Ne plus toujours savoir très clairement à qui je parle.
Sources
K. Anders Ericsson, Michael C. Fox et Ryan Best — Do procedures for verbal reporting of thinking have to be reactive? A meta-analysis and recommendations for best reporting methods — Psychological Bulletin, 2011. Méta-analyse de 94 études sur les effets de la verbalisation de la pensée et distinction entre simple « think-aloud » et verbalisation explicative. Consulter la publication sur PubMed
Dunigan Folk, Steven J. Heine et Elizabeth Dunn — Individual differences in anthropomorphism help explain social connection to AI companions — Scientific Reports, 21 octobre 2025. Deux expériences, 1 274 participants au total, sur le rôle de l’anthropomorphisme dans le sentiment de connexion après une conversation avec un chatbot. Consulter l’étude dans Scientific Reports
OpenAI et MIT Media Lab — Early methods for studying affective use and emotional well-being on ChatGPT — 21 mars 2025. Analyse d’usages réels et essai contrôlé de près de 1 000 participants pendant 28 jours sur les interactions textuelles et vocales avec ChatGPT, leurs effets variables et les limites actuelles de ces résultats. Consulter l’étude OpenAI–MIT Media Lab



