Depuis que j’utilise l’intelligence artificielle au quotidien, je comprends mieux ce qu’elle change vraiment dans mon travail : elle ne pense pas à ma place, mais elle réduit la barrière de démarrage. Elle me permet d’arriver plus vite à une première forme concrète que je peux regarder, juger, critiquer et améliorer.

Le moment le plus pénible, c’est souvent avant de commencer

Ce que l’intelligence artificielle a changé dans ma manière de travailler, ce n’est pas qu’elle ferait le travail à ma place. Ce n’est pas vraiment comme ça que je l’utilise.

Elle a surtout fait tomber une barrière énorme : la barrière de démarrage.

Avant de lancer un projet, il y a toujours ce moment un peu pénible où l’on sait déjà tout ce qu’il va falloir défricher avant de voir apparaître quelque chose.

Organiser. Structurer. Reformuler. Chercher par quel bout prendre le sujet. Produire une première version qui sera probablement mauvaise, mais nécessaire.

Et souvent, avant même d’avoir quelque chose de concret sous les yeux, une partie de l’élan est déjà partie.

Ce n’est pas forcément un manque d’envie. C’est parfois simplement la distance entre l’intuition que l’on a en tête et la quantité de travail nécessaire pour pouvoir enfin la regarder.

L’IA réduit la distance entre l’idée et sa première forme

Avec l’IA, on arrive beaucoup plus vite dans le réel.

Je peux poser une idée encore floue, mal formulée ou pas totalement mûre. Assez vite, quelque chose apparaît : un début de structure, une piste, une interface, un prototype, une formulation ou un premier scénario.

Ce n’est pas forcément bon.

C’est même souvent assez moyen.

Mais cela existe.

Et parce que cela existe, je peux enfin le juger, le critiquer, le tordre, le casser ou le reprendre.

C’est là que cela devient intéressant.

La première production de l’IA ne constitue pas nécessairement une réponse. Elle devient un objet de discussion. Elle donne une forme à ce qui, quelques minutes plus tôt, n’existait encore que dans ma tête.

Cette première forme me permet aussi de préciser ce que je cherchais vraiment. Il est parfois plus facile de reconnaître ce qui ne va pas dans une proposition que de formuler parfaitement ce que l’on veut avant de l’avoir vue.

Commencer plus vite ne signifie pas réfléchir moins

On entend souvent que l’IA risque de nous faire moins réfléchir.

Dans mon cas, je constate plutôt l’inverse.

Elle prend en charge une partie du travail nécessaire pour atteindre la première version. Le temps et l’énergie que je passais à fabriquer cette première matière peuvent alors être investis ailleurs : dans la comparaison, la critique, le choix et la direction.

Une étude de terrain publiée en 2025 dans le Journal of Applied Psychology va dans ce sens. Elle montre que l’usage de l’IA n’améliore pas automatiquement la créativité. Les bénéfices apparaissent surtout chez les personnes qui planifient leur travail, surveillent le résultat et adaptent activement leur stratégie. [1]

Autrement dit, disposer plus vite d’une proposition ne dispense pas de penser. Cela déplace le moment où la pensée devient la plus importante.

L’IA ne supprime pas le travail créatif. Elle réduit la distance entre une intuition et sa première forme visible. Le gain ne vient pas seulement de la vitesse de production : il vient de la possibilité de juger, comparer et corriger une piste beaucoup plus tôt.

Le vrai gain, c’est de pouvoir juger plus tôt

Le sujet, pour moi, n’est donc pas seulement d’aller plus vite.

C’est de pouvoir se demander plus tôt si l’on est sur la bonne piste.

Est-ce que ce n’est pas du déjà-vu ? Est-ce que la forme n’est pas séduisante, mais le fond un peu mou ? Est-ce que la solution répond vraiment au problème ? Est-ce que l’on peut faire plus simple, plus juste, plus proche de ce que l’on avait en tête ?

Sans première forme, ces questions restent assez abstraites.

Dès qu’un objet existe, elles deviennent concrètes.

C’est également ce qui relie cette manière de travailler à l’approche de 66 Origin : nous utilisons le prototype comme un objet de décision. Il ne sert pas seulement à montrer une idée. Il permet de la confronter au réel, de révéler ses faiblesses et de décider s’il faut poursuivre, modifier ou abandonner une piste.

Découvrir comment 66 Origin transforme une idée en solution concrète.

L’IA peut aussi nous faire démarrer trop vite

Cette accélération possède évidemment une limite.

Quand une première version apparaît très vite, elle peut donner l’impression que le projet est déjà bien avancé. Une structure propre, une interface crédible ou un texte bien formulé peuvent créer une illusion de maturité.

Mais une première forme n’est pas un résultat final.

Elle ne prouve ni que le problème est bien posé, ni que l’idée est originale, ni que la solution sera utile, comprise ou adoptée.

Plus les propositions apparaissent facilement, plus il faut conserver une exigence de jugement. C’est un sujet que je développe également dans l’Insight consacré à la manière dont mon cerveau travaille en dérivation avec l’IA.

L’IA permet de commencer plus vite. Elle ne doit pas nous obliger à valider plus vite.

Sortir l’idée de la tête

C’est finalement ce que l’IA change le plus dans cette phase de mon travail.

Elle sort l’idée de la tête et lui donne une forme.

Cette forme peut être imparfaite, trop évidente ou complètement à côté. Ce n’est pas très grave. Elle a déjà rempli une première fonction : rendre l’intuition visible.

À partir de là, le vrai travail peut commencer.

On peut regarder l’idée pour de vrai.

Source

[1] Shuhua Sun, Zhuyi Angelina Li, Maw-Der Foo, Jing Zhou et Jackson G. Lu — « How and for Whom Using Generative AI Affects Creativity: A Field Experiment », Journal of Applied Psychology, publication en ligne le 16 juin 2025, volume 110, numéro 12, pages 1561–1573.

https://doi.org/10.1037/apl0001296