À force de demander à l’intelligence artificielle d’écrire comme nous, finissons-nous aussi par adopter ses structures, ses transitions et sa manière de lisser les textes ? Une remarque de ma fille m’a obligé à regarder le problème dans l’autre sens.

Ça fait maintenant presque deux ans que j’utilise l’intelligence artificielle tous les jours, et je me rends compte qu’un nouveau petit réflexe est apparu.

Dès qu’on lit un texte un peu trop propre, un peu trop bien rangé, quelqu’un finit par dire :

« Ça se voit que c’est fait avec l’IA. »

Et souvent, il n’a pas complètement tort.

Pourquoi certains textes commencent à « sonner IA »

J’ai l’impression que nous sommes nombreux à reconnaître certains tics.

Les phrases parfaitement équilibrées. Les idées qui s’enchaînent sans jamais vraiment accrocher. Les transitions qui annoncent très poliment que nous allons maintenant passer au point suivant. Les conclusions si bien refermées qu’on les imagine presque validées par un comité invisible.

Rien de tout cela n’est mauvais en soi.

Un texte clair, structuré et agréable à lire reste une bonne nouvelle. Le problème apparaît plutôt lorsque tous les textes commencent à utiliser la même idée de la clarté, le même rythme et la même façon de conclure.

On finit alors par se poser une nouvelle question : comment utiliser l’IA sans qu’elle nous trahisse ? Comment profiter de sa capacité à structurer un texte sans donner l’impression d’avoir sous-traité sa pensée à une machine polie ?

Je trouvais déjà cette question intéressante.

Mais l’autre jour, ma fille m’a fait remarquer quelque chose d’encore plus drôle.

Nous parlions justement de ces textes où l’on se demande si « ça se voit ». Et elle m’a dit, en gros :

« Oui, mais le plus bizarre, c’est qu’à force d’utiliser l’IA, parfois j’ai l’impression que moi aussi j’écris comme elle. »

Là, j’ai ri.

Et après, j’ai trouvé ça assez juste.

Et si nous commencions aussi à écrire comme elle ?

Nous passons beaucoup de temps à demander aux intelligences artificielles d’écrire comme nous.

Plus naturel. Plus personnel. Moins parfait. Avec davantage de rythme, d’aspérités et de petites choses qui permettraient de croire qu’un être humain est encore passé par là.

Mais nous nous demandons moins souvent si, de notre côté, nous ne commençons pas aussi à leur emprunter quelques réflexes.

À force de travailler avec une IA, on ne récupère pas seulement des mots. On voit apparaître des structures, des transitions, des manières de hiérarchiser les idées et une certaine représentation du texte « bien écrit ».

Une étude publiée en 2024 dans Science Advances a demandé à des participants d’écrire de courtes histoires, avec ou sans idées proposées par une IA. Les textes assistés ont été jugés, en moyenne, plus créatifs et mieux écrits. Mais ils étaient aussi plus proches les uns des autres. L’IA pouvait donc améliorer chaque production tout en réduisant la diversité de l’ensemble. [1]

Une autre étude, présentée à la conférence CHI 2025, a observé que des suggestions d’écriture générées par une IA pouvaient modifier non seulement ce qui était écrit, mais aussi la manière de l’écrire. Dans cette expérience menée auprès de participants indiens et américains, les suggestions ont notamment rapproché certains textes de normes stylistiques occidentales portées par le modèle. [2]

Cela ne signifie évidemment pas que l’IA efface automatiquement notre voix.

Mais elle peut influencer les formes que nous trouvons normales, professionnelles ou convaincantes. Et le phénomène devient difficile à remarquer précisément parce que nous gardons toujours la possibilité de modifier le résultat final.

Nous gardons la main. Mais la première direction nous a parfois déjà été suggérée.

L’utilisation régulière d’une IA peut influencer notre manière d’écrire parce qu’elle ne nous fournit pas seulement des phrases. Elle nous propose des structures, des transitions et une certaine idée du texte bien fait. Ce n’est pas forcément un problème. Le risque apparaît lorsque nous acceptons cette norme sans la discuter et que la propreté du texte finit par remplacer le point de vue qui devrait lui donner sa voix.

Écrire plus propre ne veut pas toujours dire écrire plus juste

L’IA peut réellement nous aider à mieux écrire.

Elle peut clarifier un raisonnement, faire apparaître une répétition, remettre une idée dans le bon ordre ou montrer qu’une conclusion n’est pas encore à la hauteur de ce qui la précède.

Comme je l’explique dans l’Insight consacré à la manière dont mon cerveau travaille en dérivation avec l’IA, elle peut aussi ouvrir plus vite plusieurs pistes et m’aider à déplacer le moment du jugement.

Elle peut tirer le texte vers le haut.

Mais elle peut également nous permettre d’atteindre très vite une version acceptable, propre et raisonnablement convaincante, sans que nous ayons encore complètement traversé notre propre pensée.

Le problème n’est donc pas seulement que l’IA écrive bien ou mal.

C’est qu’elle écrit parfois trop proprement. Et qu’à force de lire ce propre-là, on peut finir par croire que c’est cela, bien écrire.

Alors que ce qui rend un texte juste n’est pas toujours ce qui le rend impeccable.

La voix humaine n’est pas un défaut à corriger

Préserver une voix humaine ne consiste pas à remettre artificiellement des fautes, à casser quelques phrases ou à demander à l’IA d’écrire « avec davantage d’émotion ».

Une voix ne vient pas simplement de l’imperfection.

Elle vient des choix que l’on assume, des détails que personne d’autre n’aurait sélectionnés, d’une expérience vécue, d’une contradiction que l’on ne cherche pas à faire disparaître et d’une phrase un peu moins sage parce qu’elle correspond réellement à ce que l’on pense.

Le plus drôle dans l’histoire, c’est que je ne m’étais jamais vraiment posé la question dans ce sens-là.

J’étais encore occupé à expliquer aux IA comment écrire davantage comme moi. Il a fallu que ma fille me fasse remarquer que je pouvais également être en train d’apprendre à écrire comme elles.

C’est légèrement vexant de se faire retourner le cerveau par une adolescente entre deux phrases.

Mais elle a sûrement raison.

Je vais donc peut-être ajouter une nouvelle étape avant de publier un texte : le lui faire relire pour vérifier que je ne suis pas en train d’imiter la machine que j’essaie d’humaniser.

Et franchement, venant de quelqu’un qui passe son temps à utiliser l’IA, c’est assez drôle.

PS : elle a bien relu cet article.

Sources

[1] Anil R. Doshi et Oliver P. Hauser — “Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content”, Science Advances, 12 juillet 2024.

Cette étude est utilisée pour documenter le compromis observé entre l’amélioration de productions individuelles et la réduction de la diversité collective des textes.

https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn5290

[2] Dhruv Agarwal, Mor Naaman et Aditya Vashistha — “AI Suggestions Homogenize Writing Toward Western Styles and Diminish Cultural Nuances”, Proceedings of CHI 2025, avril 2025.

Cette étude est utilisée pour documenter la manière dont des suggestions d’IA peuvent influencer le style et rapprocher certains textes des normes culturelles portées par le modèle.

https://dl.acm.org/doi/10.1145/3706598.3713564